En Haïti, l’investissement réalisé par les personnes les plus défavorisées se solde souvent par une faillite. Combien de fois avons-nous entendu des gens, cherchant à sortir d’une situation difficile, s’exclamer qu’ils ne savent pas où est passé leur argent (en créole : « Mwen pa konnen ki kote lajan m lan pase ») ? Cette situation, en apparence banale, révèle pourtant un problème profond : le manque de culture comptable au sein des couches les plus vulnérables de la population. Or, savoir gérer et investir correctement même un simple pécule est décisif pour sortir de la précarité, tant sur le plan personnel que collectif.
En Haïti, les plus défavorisés vivent pour la plupart dans un contexte de survie sans planification. Selon la Banque mondiale (2022), plus de 60 % de la population se trouve dans cette situation. Leurs revenus sont faibles, instables et, de surcroît, non documentés. Les transactions s’effectuent sans traces, les prétendus bénéfices sont estimés sans tenir compte de dépenses non comptabilisées. La fin du mois arrive sans que l’on sache réellement si l’on a réalisé un profit ou subi une perte. En conséquence, il devient impossible d’épargner, difficile de planifier, et la dépendance perdure, entraînant un enlisement progressif dans une précarité toujours plus profonde.
Pourtant, cette condition ne résulte pas uniquement d’un manque d’intelligence ou de volonté, mais surtout d’un déficit de savoir-faire et d’outils capables de favoriser l’émergence d’une culture comptable, véritable clé de l’autonomie. La comptabilité n’est pas réservée aux grandes entreprises ni aux spécialistes. Elle commence par un geste simple: noter ce que l’on gagne et ce que l’on dépense. Tenir un petit cahier de comptes, même rudimentaire, permet d’évaluer ses dépenses quotidiennes et d’organiser les semaines à venir. C’est cela, la culture comptable : une manière de penser et d’agir avec rigueur, même avec peu de moyens; une façon de gérer efficacement ses revenus.
Une culture comptable présente de nombreux avantages. Elle favorise une meilleure stabilité financière: connaître la destination de son argent permet d’ajuster ses priorités, de s’organiser pour maintenir un équilibre et pour aspirer à une croissance progressive. Elle stimule également le développement d’activités locales rentables. Une personne qui suit ses ventes et ses dépenses identifie rapidement les produits les plus lucratifs et les choix stratégiques à privilégier. Un autre avantage important est l’autonomie financière: celui ou celle qui maîtrise ses chiffres n’est plus dépendant(e) des promesses extérieures ou du hasard.
Cependant, plusieurs obstacles freinent la diffusion de cette culture dans les milieux défavorisés: le taux d’analphabétisme, l’absence d’éducation financière dans les écoles primaires et secondaires, ou encore le manque de politiques publiques mettant à disposition des outils comptables simples et adaptés aux petits commerces.
L’établissement d’une véritable culture comptable requiert une pédagogie adaptée et une vision communautaire. Il faudrait, par exemple, former la population à la micro-comptabilité à travers des ateliers simples; créer des supports pédagogiques (affiches, émissions, capsules en langue vernaculaire) pour expliquer les notions de base; encourager les institutions sociales à intégrer ces formations dans leurs activités ; utiliser des méthodes participatives, proches du vécu quotidien, afin de faciliter l’apprentissage. Une simple fiche de suivi ou un tableau mural peut devenir un outil de gestion très efficace.
Au-delà des chiffres, la culture comptable encourage la responsabilité et la transparence. Elle renforce la gestion personnelle autant que la conscience citoyenne. Une personne qui administre correctement ses ressources comprend mieux l’importance de la rigueur dans les institutions et dans la gestion du pays. Elle développe une sensibilité accrue au bien commun. Dans les associations, les écoles ou les petites entreprises, la tenue des comptes est un exercice de confiance, de civisme et une exigence éthique. Consolider la transparence économique à la base de la société, c’est favoriser une meilleure gouvernance et un développement durable.
En conclusion, développer une culture comptable chez les plus défavorisés, c’est bien plus qu’apprendre à compter son argent. C’est permettre de décider, de prévoir, de construire. C’est offrir de la liberté financière et de la dignité à celles et ceux qui vivent chaque jour dans l’incertitude. Déjà, apprendre à compter son argent, c’est apprendre à compter sur soi, à valoriser son potentiel et à prendre part à l’élan collectif indispensable au développement et à la stabilité de chacun et du pays tout entier.
Références :
- Banque mondiale (2022). Haïti – Évaluation économique et perspectives de développement.
- Institut Haïtien de Statistique et d’Informatique (IHSI) (2020). Rapport sur la situation sociale et économique d’Haïti.
- Transparency International (2023). Indice de perception de la corruption 2023 – Haïti.
Ernst Valina LEBRETON
evalinalebreton@gmail.com
