À Port-au-Prince, une multitude de motocyclettes ne cesse de croître chaque jour. Pour vivre dignement, de nombreux jeunes de la première ville du pays n’ont pas d’autre choix que de devenir motocyclistes. C’est le moyen le plus facile pour gagner de l’argent et répondre à certains besoins.
Sous des arbres ombragés, par un temps ensoleillé, dans un petit village très paisible à Delmas 41, il est 12 h 45. Un groupe d’hommes se rassemble. Ils ne sont pas nombreux. Tout près d’eux, deux motos sont stationnées. Cet espace est consacré au jeu de dominos et à l’amusement entre frères.
Parmi les joueurs, deux savent conduire la motocyclette. Kendji, assis à même le sol, un peu éloigné des autres pour l’interview, âgé de 30 ans, en concubinage, père d’un bébé de 22 mois, a atteint la classe de S3. La précarité l’a fait trébucher et a causé l’inachèvement de ses études.
Depuis plus de sept ans, il fait du taxi-moto. Son objectif n’était pas de devenir motocycliste, déclare Kendjy. Le trentenaire responsabilise l’État de sa situation déplorable, estimant que celui-ci n’encadre pas les jeunes et les laisse sans rien faire.
Le jeune déclare qu’il ne considère pas cette pratique comme un métier, mais comme un moyen pour ne pas rester dans la faim. Pour lui, c’est un business qui ne lui rapporte pas grand-chose. S’il trouvait un emploi, ce serait avantageux. Une journée de labeur s’évalue entre 1 000 et parfois 1 500 gourdes. Le montant varie, et il n’arrive pas à calculer une mensualité.
Il explique que dans les années écoulées, entre 2017 et 2018, la motocyclette rapportait beaucoup plus qu’aujourd’hui. Les gens quittent le pays et le programme humanitaire du président des États-Unis, Joe Biden, provoque une carence de clients pour lui.
Toujours à Delmas 41, au même endroit, l’autre motocycliste a appris à conduire après avoir reçu une formation en carrelage, mais il trouve rarement un contrat de pose de céramique. Dans une journée de travail, il gagne environ 3 500 gourdes jusqu’à 5 000 gourdes quand la rue apporte du fruit. Quand ça va mal, c’est 1 000 à 1 500 gourdes.
Le chauffeur n’avale pas ses mots pour dire que cette activité est très rémunératrice. Selon lui, si une personne sait ce qu’elle fait, elle réalisera énormément de choses dans la vie.
Grâce à ce boulot, il verse toujours l’argent de l’année scolaire de ses deux enfants, donne à sa femme un commerce, paie ses dettes et économise pour son loyer. Le père de famille débute dans le taxi-moto en 2021, et maintenant, c’est son seul fusil de chasse.
Dans cinq ou six ans, il souhaite évoluer dans le transport en tap-tap afin d’abandonner le véhicule motorisé à deux roues, pour préserver sa vie à cause de la délinquance des malfrats qui utilisent les motos pour commettre des actes de meurtre et des vols. Cela provoque un regard critique sur les motocyclistes à Port-au-Prince.
À Carrefour Ti Fou, garé avec sa motocyclette de couleur rouge au bord de la rue, juste à côté d’un autre chauffeur plus âgé, se trouve Johny. Vêtu d’un maillot bleu, d’un jean noir et portant des lunettes sur son front, il raconte son parcours.
Après avoir bouclé ses études secondaires, ses parents ont souffert d’un grave problème économique. À cette époque, il a réalisé que ses objectifs étaient définitivement ratés : il n’a pas pu intégrer l’université. Dans le quartier où il habitait, il a trouvé la possibilité de disposer d’une moto. Depuis ce moment, il devient motocycliste.
Pendant 15 ans, le véhicule à deux roues lui permet de prendre soin de sa petite fille et de sa femme, mais il lui est difficile de rembourser le montant du fermage chaque année.
« Je suis carreleur. Il paraît impossible d’apprendre d’autres métiers, car le temps me fait défaut. C’est irréalisable pour moi de passer quatre heures devant un professeur à copier des notes », confie Johny.
Il préfère être dans la rue ; de ce fait, il peut gagner de l’argent et fournir de quoi manger à sa famille. Dans cette activité, il a reçu deux balles, a été victime du vol de sa motocyclette par un passager et a subi plusieurs accidents.
À la troisième avenue du Travail, un jeune homme tient sa moto bleue à l’ombre, en face d’une pâtisserie. Une voiture noire est stationnée à sa gauche, et une petite marchande est assise avec un vieux monsieur derrière elle.
Le jeune, âgé de 26 ans, père de deux enfants, est carreleur, plombier et apprend la mécanique dans un garage de sa zone. Il préfère taire son nom pour éviter que ses anciens condisciples apprennent ce qu’il fait.
Le choix d’être chauffeur de taxi-moto n’a pas été volontaire : il n’en est pas fier et ressent un malaise chaque fois qu’il s’expose dans la rue. Il a perdu son emploi en 2020, et sa situation alarmante ne lui a laissé que ce travail, qui n’est pas selon lui à sa convenance.
Malgré tout, même si ce n’est pas de manière gigantesque, la moto lui permet de trouver quelques pitances. Ses journées varient entre 500 et parfois 1 000 gourdes. Certains jours, il ne rentre même pas un centime.
Il reconnaît que c’est de sa faute s’il ne réalise pas grand-chose avec sa moto. « Je connais des personnes qui font de bonnes et grandes réalisations grâce aux motocyclettes », dit le jeune plombier.
Dans le même environnement, entre l’avenue du Travail et l’avenue Charles Sumner, Baby, assis sur son véhicule, vêtu d’un pantalon crème, d’un maillot rouge grenat et chaussé de tennis crème, porte une petite valise sur son estomac.
Avant d’être motocycliste, il faisait des études en électromécanique et dépannait des téléphones près de la cathédrale de Port-au-Prince. La pénible situation d’insécurité dans le pays l’a poussé à abandonner et à prendre le guidon.
Depuis janvier 2022, il travaille dans le taxi-moto. Pour Baby, ce n’est pas un choix valorisant, mais il préfère ce travail plutôt que de tremper ses mains dans des affaires louches.
Selon ses calculs, sa journée de travail s’estime à 500 gourdes ; de temps à autre, le montant varie. Il gagne une grande somme lorsqu’il obtient un contrat de déplacement sur une longue distance.
Selon une statistique publiée en 2021 par l’unité informatique de l’OAVCT, plus de 31 000 motocyclettes sont en circulation en Haïti, sans compter les motocyclettes non enregistrées.
Avec l’augmentation du nombre de véhicules à deux roues motorisées, davantage de cas d’accidents sont enregistrés, d’après une étude du service de sécurité routière.
80 % des conducteurs et 96 % des passagers de motos ne sont pas bien protégés en cas d’accident.
